IA
L'IA va-t-elle prendre nos jobs ? Ce que disent vraiment les chiffres
Klarna, Stanford, METR, Yale, l'AI-washing d'Amazon : petit guide anti-panique et anti-hype sur l'avenir du travail à l'ère de l'IA, chiffres à l'appui.
Petit guide anti-panique et anti-hype sur l'avenir du travail, à l'usage de celles et ceux qui aimeraient ben garder le leur.
Y'a deux façons de parler de l'IA pis de l'emploi. La première, c'est de citer un patron de labo qui prédit la fin du salariat pour la semaine prochaine. La deuxième, c'est de regarder les données. Ces deux méthodes donnent pas pantoute le même résultat, pis c'est justement le sujet.
Commençons par l'histoire que tout le monde connaît, parce qu'elle est instructive.
L'affaire Klarna, ou le grand rétropédalage
Début 2024, le PDG de Klarna, Sebastian Siemiatkowski, annonce triomphalement que son assistant IA fait « le travail de 700 agents ». Gel des embauches, effectifs réduits de 5 000 à 3 000, standing ovation de LinkedIn. Le futur est là, pis y porte un chatbot.
Mai 2025 : le même PDG admet à Bloomberg que « on est allés trop loin ». La qualité s'est dégradée, les clients haïssaient parler à une machine, pis Klarna se remet à… recruter des humains. Comme par hasard, l'aveu tombe juste avant l'entrée en Bourse — moment où on préfère raconter « on a une marque forte pis des clients heureux » plutôt que « on a sous-traité la relation client à un script ». (Source : Bloomberg, Forbes, mai 2025.)
Klarna est pas toute seule. Duolingo a annoncé une bascule « IA d'abord » en avril 2025, a essuyé un tel retour de bâton des utilisateurs que son PDG a rétropédalé en public le mois suivant, avant de carrément retirer l'IA de l'évaluation des employés un an plus tard. Le scénario se répète : annonce spectaculaire, réalité têtue, marche arrière discrète.
Nuance obligatoire, parce que ce serait trop facile : IBM raconte une histoire plus honnête. L'entreprise a bel et bien automatisé des centaines de postes RH avec l'IA — mais son effectif total a augmenté, parce que les économies ont financé l'embauche de développeurs pis de commerciaux. C'est ça, le vrai visage du phénomène : pas une destruction nette, mais un déplacement. On coupe icitte, on réinvestit là. (Source : déclarations du CEO d'IBM.)
Le seul chiffre solide qui devrait te préoccuper
Si tu retiens juste une donnée de cet article, prends celle-ci, parce qu'elle repose sur des fiches de paie réelles (des millions de salariés, données ADP) pis non sur des déclarations.
L'étude du Stanford Digital Economy Lab (août 2025) montre une baisse de 13 % de l'emploi des 22-25 ans dans les métiers les plus exposés à l'IA depuis 2022 — pis jusqu'à -20 % pour les développeurs juniors. Pendant ce temps-là, l'emploi des seniors dans les mêmes métiers reste stable, voire progresse. (Source : Brynjolfsson et al., Stanford, données ADP.)
C'est pas une vague de mises à pied. C'est plus sournois : c'est l'échelon d'entrée qui se ferme discrètement. On vire pas les juniors, on arrête d'en embaucher. Le problème avec cette logique-là, c'est qu'un senior, c'est un junior qui a eu la chance d'exister. Si personne forme la génération d'après, on prépare une pénurie de seniors pour 2032. Mais 2032, c'est loin, pis les objectifs trimestriels, c'est maintenant.
Là où la hype s'effondre : la productivité réelle
On nous répète que l'IA rend les développeurs « 10x plus productifs ». L'étude qui dérange le plus ce récit, c'est un essai randomisé contrôlé de METR (juillet 2025) : des développeurs open-source expérimentés, sur leurs propres projets, se sont révélés 19 % plus LENTS avec l'IA — alors qu'ils étaient convaincus d'être 20 % plus rapides. Lis ben : non seulement l'IA les a pas accélérés, mais elle leur a donné l'illusion de les accélérer. (À nuancer : METR précise que ce résultat se généralise pas aux débutants ni au prototypage, pis que les modèles ont progressé depuis. Mais l'écart perception/réalité, lui, reste un fait.)
Deux autres signaux vont dans le même sens. Le rapport DORA de Google (2024) constate que l'adoption d'IA améliore le débit mais dégrade la stabilité du logiciel, pis que 39 % des développeurs ont « peu ou pas confiance » dans le code généré. Pis l'analyse GitClear (sur 211 millions de lignes) observe une explosion des blocs de code dupliqués pis du code réécrit dans les deux semaines — les signatures classiques de la dette technique. L'IA écrit pas moins de code. Elle écrit plus de code, dont une partie qu'il faudra réécrire. On appelle ça de la productivité ; c'est parfois juste du déplacement de travail vers plus tard.
Les prophètes de l'apocalypse ont un léger conflit d'intérêts
T'as sûrement entendu la phrase de Dario Amodei (Anthropic), en mai 2025 : l'IA pourrait « supprimer la moitié des jobs de bureau débutants » pis pousser le chômage à 10-20 %. C'est une prédiction, pas un fait. Pis elle est contestée frontalement.
Le prix Nobel d'économie 2024, Daron Acemoglu (MIT), parle de « raisonnement motivé » pis pose la question qui pique : si l'automatisation massive est si imminente pis si terrible, pourquoi les fabricants d'IA en font leur priorité commerciale ? Un analyste résume crûment : « Les vendeurs d'IA doivent dire des affaires extrêmes pour capter l'attention pis créer la peur de rater le bateau. » Détail savoureux : mi-2026, ces mêmes dirigeants ont commencé à nuancer leurs prophéties apocalyptiques… à l'approche de leurs introductions en Bourse. La peur vend avant l'IPO ; la sérénité vend pendant. (Sources : Axios, Fortune.)
Surtout, les données macro montrent pas encore le carnage annoncé. Le Yale Budget Lab (octobre 2025), 33 mois après ChatGPT, détecte aucune disruption à l'échelle de l'économie : pas de corrélation nette entre exposition à l'IA pis chômage. Leur hypothèse pour expliquer les annonces de mises à pied « grâce à l'IA » ? L'« AI-washing » : habiller de technologie des coupes de coûts toute à fait classiques. Illustration parfaite — Amazon a supprimé 14 000 postes en invoquant l'IA, avant que son propre PDG reconnaisse en réunion d'analystes que c'était « pas vraiment relié à l'IA », mais au sur-recrutement de la période Covid. L'IA fait un excellent bouc émissaire : elle se syndique pas pis a pas de service RH.
Pis le paradoxe qui remet toute d'aplomb
Pendant qu'on annonce la mort du métier de développeur, GitHub a enregistré 36 millions de nouveaux développeurs en un an (record absolu, plus de 180 millions au total), pis 6 des 10 dépôts à plus forte croissance concernent… de l'infrastructure IA. Le Bureau of Labor Statistics américain projette toujours +15 % d'emplois de développeurs sur la décennie. C'est le vieux paradoxe de Jevons : rendre une ressource moins chère à produire tend à en augmenter la demande. L'IA supprime pas le besoin de monde qui comprennent les systèmes. Elle déplace ce besoin — du « produire du code » vers le « diriger, vérifier, orchestrer ».
Le verdict, sans boule de cristal
Trois affaires sont solides : l'embauche des juniors se contracte réellement, le gain de productivité du code IA est massivement surestimé par ceux qui l'utilisent, pis une bonne partie des « mises à pied grâce à l'IA » relève du théâtre managérial. Trois affaires tiennent pas : le « bain de sang » à 50 % annoncé par les vendeurs d'IA, les chiffres viraux de chômage des diplômés (statistiquement fragiles), pis l'idée que le métier disparaît.
La vérité 2026 est moins spectaculaire qu'une apocalypse pis plus inconfortable qu'un rêve : l'IA est à la fois un outil puissant pis un alibi commode. Elle remplace pas le monde qui savent réfléchir. Elle remplace le monde qui croyaient que réfléchir était pas la partie importante de leur travail. La bonne nouvelle, c'est que ça laisse énormément de place. La mauvaise, c'est qu'il faut la mériter — pis arrêter de croire les threads LinkedIn.
Sébastien Lonjon est le fondateur d'Abbeal, studio tech (Paris, Montréal, Tokyo) spécialisé en ingénierie logicielle, infonuagique, données pis IA appliquée. Chez nous, l'IA c'est de l'ingénierie, pas un gadget — ce qui veut aussi dire qu'on sait quand elle marche pas. Sources : Stanford Digital Economy Lab, METR, DORA, Yale Budget Lab, GitHub Octoverse, Bloomberg, Fortune, Axios (2024-2026).
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