Mobilité
Ingénieur en France en 2026 : rester à quai, ou regarder ailleurs ?
Comparatif chiffré France / Québec / Japon pour les ingénieurs. Levées en berne, offres qui fondent, charges qui montent d'un côté ; pénurie de talents et visas rapides de l'autre.
Comparatif chiffré entre la France, le Québec et le Japon. Spoiler : ce n'est pas votre imagination, c'est bien plus calme ici. Et ailleurs, il se passe des choses.
Depuis quelques mois, en France, c'est le calme plat. Pas le calme reposant des vacances — le calme inquiétant d'une salle d'attente. Depuis la dissolution de l'Assemblée en juin 2024, les décisions d'investissement se prennent au ralenti, quand elles se prennent. L'incertitude fiscale a remplacé la stratégie comme sport national des directions financières. Et pour un ingénieur, un freelance ou un jeune diplômé tech, la question qui monte n'est plus « quelle boîte choisir ? » mais « est-ce qu'il faut choisir la France ? ».
Prenons les chiffres. Sans militantisme, mais sans complaisance non plus.
La France : une correction longue, dopée à l'illusion d'optique
Les levées de fonds de la French Tech sont passées de 7,8 milliards d'euros en 2024 à 7,4 milliards en 2025. Sur le papier, une baisse modérée de 5 %. Sauf que ce chiffre est un trompe-l'œil magnifique : sans l'unique méga-levée de Mistral AI (1,7 milliard), la baisse réelle atteindrait -26 %. Le nombre d'opérations, lui, a chuté de 15 %. Traduction : le marché ne va pas « un peu moins bien », il va nettement moins bien, mais une seule pépite IA masque l'affaissement général. (Source : Baromètre EY du capital-risque 2025.)
Côté emploi, c'est plus brutal encore. Les offres d'emploi pour développeurs ont fondu — l'ordre de grandeur donné par Indeed est vertigineux (jusqu'à -80 % depuis le pic de 2023, un chiffre spectaculaire à relativiser car parti d'un sommet atypique), pendant que les annonces IT sur les plateformes reculaient de 28 % sur la seule année 2025 et que le recrutement de cadres IT baissait de 21 % entre 2023 et 2025. Dans les startups, environ 10 000 embauches ont disparu par rapport à 2023-2024. Un dirigeant sur cinq a gelé ses recrutements. (Sources : Indeed/Developpez, HelloWork, IT Social, Le Monde Informatique.)
Les ESN encaissent : le marché des services IT français a reculé de 1,8 % en 2025, avec des poids lourds dans le rouge. Et pour les freelances, la fin de l'euphorie est actée — TJM moyen autour de 520 €/jour, missions plus rares, intercontrats qui s'allongent. Le tout couronné par une hausse mécanique des cotisations pour les micro-entrepreneurs : de 21,2 % à 26,1 % d'ici 2026. On travaille autant, on facture moins, on cotise plus. Le rêve entrepreneurial version 2026.
Résultat logique : selon le baromètre Ipsos-BVA 2025, 57 % des talents envisagent de s'expatrier dans les trois ans, 70 % jugent la France « en déclin », et le Canada est leur première destination. Environ 15 000 jeunes diplômés commencent déjà leur carrière à l'étranger chaque année. Ce n'est pas un exode ; c'est une érosion. Ce qui, à long terme, est souvent pire.
Maintenant, regardons où vont les regards.
Le Québec : le dynamisme francophone (avec une fenêtre à surveiller)
Montréal fait à peu près l'inverse de Paris. Le taux de chômage dans la tech y tourne autour de 3,3 % au niveau canadien — un niveau de quasi plein-emploi — et 88 % des dirigeants tech déclarent avoir du mal à recruter. La ville concentre l'un des plus gros pôles mondiaux de recherche en IA (autour du Mila), avec les labos de Google, Microsoft, Meta et consorts, et des investissements qui continuent d'affluer (500 M$ CAD de Microsoft dans le cloud/IA local, un fonds public de 120 M$ pour les startups). (Sources : Robert Half, Mila, Montréal International.)
Sur les salaires, un ingénieur logiciel junior démarre autour de 80 000 à 90 000 $ CAD (soit ~54-60 k€), au-dessus d'un junior français, et l'écart se creuse avec l'expérience. Ajoutez l'atout décisif : le plan d'immigration québécois 2026-2029 privilégie explicitement les candidats francophones. Pour un ingénieur français, c'est un boulevard linguistique que peu de nationalités possèdent.
Le bémol, parce qu'il faut être honnête : le Québec a resserré ses règles. Le fameux Programme de l'expérience québécoise (PEQ) a pris fin en novembre 2025, plusieurs programmes pilotes (dont l'IA/TI) se terminent début 2026, et le parcours passe désormais par le Programme de sélection des travailleurs qualifiés via la plateforme Arrima — plus sélectif, moins prévisible. La porte est grande ouverte, mais on a changé la serrure récemment. Vérifiez l'état exact des programmes avant de faire vos cartons. (Sources : Gouvernement du Québec, IRCC, Littler.)
Le Japon : la stabilité et une pénurie qui joue en votre faveur
Le Japon, c'est l'autre modèle : moins d'effervescence startup, mais une stabilité que la France a oubliée, et une pénurie structurelle d'ingénieurs qui devient votre meilleur argument de négociation. L'étude de référence du METI évoque un déficit pouvant atteindre 790 000 professionnels IT d'ici 2030 (chiffre à prendre pour ce qu'il est — il date de 2019 et n'a pas été réactualisé, mais la tendance démographique le rend crédible). Le pays a tout intérêt à faire venir des ingénieurs étrangers, et il le sait.
Les salaires tech y grimpent nettement : la médiane des développeurs à Tokyo est passée d'environ 7 millions de yens en 2019 à 9,5 millions en 2025, soit +36 %. Et surtout, le type d'employeur change tout : une entreprise japonaise paie autour de 8,5 millions de yens médians, mais une société internationale sans entité locale monte à 13,5 millions (~80 k€), au-dessus de la France. L'arbitrage japonais se résume à une règle : visez un employeur international. (Source : enquête TokyoDev, Glassdoor.)
Côté installation, le visa « Highly Skilled Professional » à points permet la résidence permanente en 1 à 3 ans au lieu de dix, et le startup visa a été étendu à tout le pays début 2025. Le yen faible (proche de son plus bas depuis trois décennies) est un bonus réel pour qui arrive avec de l'épargne en euros — à condition de garder en tête que l'inflation japonaise a mordu ces dernières années. La barrière reste la langue et la culture : le Japon ne se « hacke » pas en un week-end d'onboarding. Mais pour qui joue le jeu, c'est l'une des sociétés les plus sûres et les mieux organisées du monde. (Sources : MOFA Japon, JETRO, Expatica.)
Alors, on part ?
Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas : la France reste un pays où l'on forme parmi les meilleurs ingénieurs du monde, où l'on vit bien, et où des rebonds sont visibles début 2026. Partir n'est pas un devoir, et ce n'est pas une trahison. C'est une option — qu'un nombre croissant de gens compétents examinent sérieusement, et qu'il serait absurde de ne pas mettre sur la table.
Le raccourci honnête, si je devais le donner à un ingénieur qui hésite : Montréal pour le meilleur mélange dynamisme IA + francophonie + salaire d'entrée, avec une réforme d'immigration à surveiller de près. Tokyo pour parier sur une pénurie durable et un visa rapide, payant surtout via un employeur international, avec l'avantage du yen à l'arrivée. Et la France si vous croyez au rebond et que vous préférez jouer à domicile — c'est un choix respectable, à condition de le faire les yeux ouverts sur les chiffres.
Le pire choix, en réalité, c'est de ne pas choisir. De rester à quai « en attendant que ça se calme », alors que le calme, ici, est précisément le problème.
Sébastien Lonjon dirige Abbeal, studio tech implanté à Paris, Montréal et Tokyo, et le programme de mobilité internationale Mobbeal. Les chiffres cités proviennent de sources publiques (EY, Ipsos-BVA, Robert Half, METI, TokyoDev, gouvernement du Québec) et sont datés de 2024-2026. Les taux de change et l'état des programmes d'immigration évoluent — vérifiez-les à la date où vous lisez.
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