Business
Patron pis de gauche : non, j'me suis pas trompé de réunion
On me demande souvent comment j'peux être patron pis de gauche. Spoiler : c'est pas une contradiction, c'est une des meilleures décisions business que j'ai prises.
Y'a une phrase que j'entends à peu près une fois par mois, généralement dans un souper, juste après le fromage : « Attends, t'es patron pis de gauche ? »
Le ton est toujours le même. Un mélange de curiosité polie pis de la face qu'on fait quand on découvre qu'un chum élève des poules en plein cœur de Paris. Sympathique, mais clairement classé dans la catégorie « bizarre ».
Alors disons-le tu-suite. Oui. Je dirige une compagnie, je signe des talons de paie, je négocie des marges, j'm'inquiète du cash le 25 du mois comme tout le monde. Pis non, ça m'empêche pas de penser que le partage de la valeur, la justice sociale pis un peu d'humanité dans le travail sont pas des gros mots.
Le plus drôle, c'est que tout le monde semble persuadé du contraire. À gauche, on me regarde parfois comme si j'avais un loup déguisé en mouton dans mon LinkedIn. À droite, on me trouve attendrissant, le genre de gars qui va finir par comprendre « quand y va avoir vraiment géré une crise ». J'ai zéro médaille des deux bords. Ça tombe bien, j'les ai jamais demandées.
Le malentendu de départ
On nous a vendu une équation simple. Patron égale droite. Gauche égale anti-entreprise. C'est pratique, ça rentre sur un slogan, pis c'est à peu près aussi vrai que « les développeurs parlent pas aux humains ».
Dans vraie vie, une entreprise, c'est un collectif. Du monde qui se lève le matin, qui met leur cerveau pis leurs heures au service d'un projet commun, pis qui aimeraient ben que ça serve à quelque chose pis à quelqu'un. Si ça, c'est pas une affaire profondément de gauche, j'veux ben manger mon clavier.
Le patron de droite caricatural, celui qui compresse les salaires pour gonfler l'EBITDA pis appelle ça du « courage managérial », existe. J'l'ai croisé. Mais y'a pas le monopole de l'entrepreneuriat. On a juste laissé croire qu'y était le modèle par défaut, pis on a fini par y croire nous-mêmes.
La gauche, c'est pas un frein, c'est une stratégie
Voilà où j'vas vous surprendre, ou au moins faire lever un sourcil. J'suis pas de gauche malgré le fait d'être entrepreneur. J'pense que c'est une des meilleures décisions business que j'ai prises.
Partager la valeur, c'est pas de la charité, c'est de la rétention. Le vrai coût d'une compagnie, c'est pas le salaire que tu paies, c'est le départ que tu provoques. Un bon ingénieur qui s'en va, c'est six mois de productivité, un client qui tremble, une équipe qui doute. Quand le monde sent qu'y sont traités comme des adultes pis qu'y touchent leur part du gâteau, y restent. Pis quand y restent, on livre. C'est aussi prosaïque que ça.
La transparence, c'est pas une affaire de bisounours, c'est de la performance. Une équipe à qui on cache les chiffres prend de mauvaises décisions, parce qu'elle décide à l'aveugle. Une équipe qui sait où on en est se gère toute seule. J'ai mis du temps à le comprendre, j'ai longtemps gardé les chiffres pour moi en pensant « protéger » tout le monde. Je protégeais surtout mon inconfort.
La justice, enfin, c'est ce qui fait qu'on attire du bon monde. Pis le bon monde attire d'autre bon monde. C'est le seul effet boule de neige que j'connais qui finit pas en avalanche.
L'emploi, ce sujet qu'on a abandonné à la droite
On a fini par croire que se soucier de l'emploi, du vrai, du durable, c'était une affaire de syndicaliste ou de ministre. Pendant ce temps-là, des pans entiers du discours « pro-emploi » se résument à « moins de charges, moins de contraintes, moins de protection ». Comme si la meilleure façon de créer de bons emplois était de les rendre le plus précaires possible.
J'crois exactement l'inverse, pis pas par naïveté. J'crois qu'on crée de l'emploi solide en pariant sur le monde. En les formant. En leur donnant des perspectives, de la mobilité, des raisons de se projeter. Chez nous, ça prend des formes concrètes. On envoie du monde vivre pis travailler à Tokyo ou Montréal sans qu'y aient une cenne à avancer, parce qu'on pense qu'un talent qui réalise un rêve revient meilleur. On dit « non » à des contrats qui paieraient ben mais qui broieraient nos équipes. On préfère grandir un peu moins vite pis garder notre monde un peu plus longtemps.
Est-ce que c'est de gauche ? Peut-être. Moi, j'appelle ça construire une compagnie où le monde a envie de rester dix ans. Pis accessoirement, ça marche.
La gauche, meilleure amie des créateurs d'entreprise
Celle-là, on me la fait jamais, pis pourtant c'est peut-être la plus importante. On a réussi à faire croire que partager la richesse, c'était punir les entrepreneurs. C'est exactement l'inverse. Le meilleur terreau pour créer une compagnie, c'est pas un pays où les riches sont très riches. C'est un pays où tu peux tomber sans mourir.
Si j'me suis lancé, c'est parce qu'à l'époque, je savais que si j'me cassais la figure, j'avais une sécu, un filet, une société qui allait pas me laisser sur le bord du chemin. Le créateur d'entreprise, c'est pas un cow-boy qui réussit tout seul. C'est quelqu'un qui ose, pis on ose beaucoup plus facilement quand l'éducation, la santé pis un minimum de protection sont financés collectivement. Les pays qui partagent le plus la richesse sont aussi ceux qui fabriquent le plus de petites compagnies. C'est pas un hasard, c'est mécanique.
Pis y'a le sujet dont personne parle. Une PME, ça vend pas à trois milliardaires. Ça vend à du monde normal qui a de quoi consommer. Concentre toute la richesse en haut, pis tu tues le marché de tous les petits entrepreneurs en bas. Partager la richesse, c'est pas voler les patrons. C'est leur fabriquer des clients. La vérité qui dérange, c'est que la gauche est l'amie du créateur de PME ben plus que de la multinationale qui optimise son impôt à zéro.
Le moment où ça devient inconfortable
J'vas pas vous vendre un conte de fées. Être patron de gauche, c'est surtout vivre en permanence avec un p'tit caillou dans le soulier.
Faut ben fixer un prix, donc une marge. Faut parfois se séparer de quelqu'un, pis aucun discours sur les valeurs rend cette journée-là agréable. Faut arbitrer entre ce qu'on aimerait offrir pis ce que la trésorerie permet réellement. Les fins de semaine où j'culpabilise de gagner plus que mes équipes alternent avec les nuits où j'flippe de pas pouvoir les payer pantoute. Cohérence parfaite, zéro. Effort sincère, à tous les jours.
C'est peut-être ça, au fond, la vraie différence. Le patron de gauche, c'est pas celui qui a réglé la contradiction. C'est celui qui refuse de faire semblant qu'elle existe pas, pis qui essaie, dossier après dossier, de pencher du bon bord.
Pourquoi j'vous raconte tout ça
Parce que j'sais qui lit ces lignes. Pis selon où t'es assis, ce texte dit pas tout à fait la même chose.
Si tu travailles déjà chez nous. T'as pas atterri dans une compagnie neutre, lisse, sans opinion. Tu travailles dans une place dirigée par quelqu'un qui pense que l'entreprise est un formidable outil pour faire avancer des affaires justes, pis qui assume de le dire même quand ça fait sourire au dessert. La transparence des chiffres, les arbitrages qui penchent du côté du monde, le « non » à des contrats qui paieraient ben mais qui broieraient les équipes : c'est pas du marketing RH, c'est la règle du jeu icitte. Tu le sais déjà. Ce texte, c'est juste la version écrite de ce que tu vis.
Si t'hésites à nous rejoindre. On sera pas d'accord sur toute, pis c'est très ben, j'recrute pas des clones. Mais si l'idée qu'on peut gagner sa vie en faisant les affaires correctement te parle, on a probablement deux ou trois choses à se dire. Tu vas savoir exactement dans quoi tu mets les pieds, ce qui est déjà plus honnête que la moyenne.
Si t'es client ou prospect. Tu te demandes peut-être si toute ça c'est ben sérieux, ou si j'vas facturer mes convictions en supplément. Rassure-toi. Une équipe qui reste, qui se sent respectée pis qui connaît les chiffres, c'est une équipe qui livre mieux, plus longtemps, avec moins de roulement sur tes projets. Mes « valeurs de gauche », côté client, ça s'appelle de la stabilité pis de la fiabilité. C'est probablement le meilleur deal que tu peux avoir avec un fournisseur tech.
Pis pour ceux qui pensent encore que patron pis de gauche, c'est une contradiction : passe nous voir. On t'offre le café. De gauche, forcément.
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